Archives de
Auteur : Michel Lafaye

Pendant très longtemps, Michel Lafaye a considéré les animaux comme des bêtes. Bête dans le sens de bête et dans le sens de bête. Aussi n’avait-il que peu d’égards pour les êtres vivants qui croisaient son chemin. Il écrasait sans remords mouches et fourmis. La lascivité des chats lui inspiraient un profond dégoût moral. Il faisait la grimace lorsqu’un chien se trouvait sur son chemin. La vue du moindre insecte lui donnait la chair de poule. Il considérait d’ailleurs la poule comme un animal ridicule qui n’avait pas besoin de tête puisqu’elle pouvait aussi bien continuer à courir sans. Il appelait les pigeons des rats volants et les rats étaient à ses yeux des ordures sur pattes. Il n’y avait guère que le cheval qui ne suscitait pas en lui le plus haut mépris. Sans doute à cause de l’importance du cheval dans la mythologie. Il faut dire qu’à l’époque Michel entretenait davantage de commerce avec le monde de l’esprit qu’avec celui de la matière. Il aurait cependant bien voulu y faire sa place parmi les siens. Mais il voulait y entrer à cheval ! Malheureusement, dès sa première séance d’équitation, il fut dévoré de démangeaisons, sa peau se couvrit de rougeurs, ses yeux enflèrent comme le goitre des crapauds, sa respiration devint de plus en plus difficile… On lui connaissait déjà toute un répertoire d’allergies diverses. Il ne lui était, par exemple, pas nécessaire de voir le chat lorsqu’il se trouvait dans un lieu fréquenté par une ou plusieurs de ces bestioles pour sentir dans sa gorge une boule de plus en plus encombrante tandis que les larmes s’écoulaient brûlantes de ses yeux comme si on les avait frottés avec des oignons et que son corps se couvrait de plaques rouges qui ne tardaient pas à enfler. Il s’avéra donc qu’il souffrait également d’une très violente allergie au cheval et dut renoncer à ses ambitions hippotropiques sous peine d’embolie. Mais un jour, au cours d’un voyage dans un pays lointain, Michel tomba amoureux. Seulement voilà, le prince charmant montait un grand cheval blanc et son écuyer était un beau chat noir. Michel allait-il devoir renoncer à son amour tel Orphée perdant Eurydice pour laquelle il avait affronté les Enfers ? Tel Orphée qui n’avait pu, contrevenant au règlement, retenir un regard vers Eurydice, serait-il lui aussi condamné à contempler le spectacle atroce de l’objet de son amour retombant en poussière dans le néant ? Surtout, il ne doutait pas de se voir transformé en crapaud rougissant et suintant lorsqu’il se rendrait à l’invitation du Prince charmant et jeté sur le champ au rebut comme une vieille pantoufle dépareillée. Eh bien non. Ce n’est pas ce qui arriva. À peine eut-il posé sa main sur le flanc du cheval et alors que le chat l’accueillait en se frottant à son mollet, il sentit sur son front où perlait une sueur d’angoisse le coup de baguette magique de la destinée. Soudain, il s’en rendait compte, toutes ses allergies avaient disparues. Adieu rougeurs et gonflements, adieu démangeaisons insomniaques, adieu pilules antihistaminiques et sprays à la cortisone ! D’un bond de sauterelle, il rejoignit le chevalier sur sa monture qui partit aussitôt au galop et ils s’enfoncèrent dans l’infini. Et voilà comment, ayant rencontré l’âme sœur, il reconnut les animaux pour ses frères.
Cent jours qui ont changé le monde

Cent jours qui ont changé le monde

Histoire d’utiliser mon temps de façon profitable en ces temps de quant-à-soi forcé, j’ai traduit cet article du quotidien The Guardian qui, me semble-t-il, propose un résumé intéressant du déroulement de la situation au centième jour de la pandémie. Suite de notations concises égrenant la succession des évènements clés, il met (entre autre) en lumière, sans s’attarder en vains commentaires, le cynisme des gouvernants.

Lire la traduction

Stylo ou clavier ?

Stylo ou clavier ?

En contribution au débat récurrent sur la question de savoir si la pensée s’écrit mieux avec un stylo ou avec un clavier, je propose ce poème de Blaise Cendrars.

LETTRE

Tu m’as dit si tu m’écris
Ne tape pas tout à la machine
Ajoute une ligne de ta main
Un mot un rien oh pas grand’ chose
Oui oui oui oui oui oui oui oui 

Ma Remington est belle pourtant
Je l’aime beaucoup et travaille bien
Mon écriture est nette et claire
On voit très bien que c’est moi qui l’ai tapée

Il y a des blancs que je suis seul à savoir faire
Vois donc l’œil qu’a ma page
Pourtant pour te faire plaisir j’ajoute à l’encre
Deux trois mots
Et une grosse tache d’encre
Pour que tu ne puisses pas les lire

Blaise Cendrars, Feuilles de route, 1924
Nature du pouvoir

Nature du pouvoir

Je vous propose ma traduction d’un article du journal The Guardian, 27 mars 2020, dans lequel David Runciman analyse ce que la situation actuelle révèle de l’exercice du pouvoir.

Nous n’arrêtons pas d’entendre dire que nous sommes en guerre. Le sommes-nous vraiment ? Ce qui contribue à donner une atmosphère de guerre à la crise actuelle est l’apparente absence de débat politique normal. Le premier ministre passe à la télé pour délivrer à la nation un sombre tableau de la situation sur la limitation de nos libertés et le chef de l’opposition n’offre rien d’autre que son soutien. Le Parlement, dans la mesure où il est capable de fonctionner, semble se contenter de naviguer à vue. Les gens sont coincés à la maison et leurs disputes sont confinées à la sphère domestique. On entend parler de gouvernement d’union nationale. Les affaires de politique courante ne sont plus à l’ordre du jour.

The Guardian, 27.03.2020. Lire la suite de ma traduction.

Une chaise

Une chaise

Cette chaise avec éclairage embarqué m’est apparue en rêve… Je me trouvais dans une salle de concert. Tous les sièges destinés aux spectateurs étaient de ce même modèle. On les avait soigneusement éloignés les uns des autres afin de respecter la distance réglementaire imposée par l’épidémie. Il n’y avait d’ailleurs pas grand monde parmi l’auditoire. La plupart des chaises étaient inoccupées. Leurs ampoules éteintes, évidemment. La salle plongée dans la pénombre, un seul projecteur braqué sur le soliste… En fait, je ne sais plus s’il s’agissait d’un concert classique ou de la performance d’un stand-up comédien à la mode. Mais je me souviens que celui-ci a interrompu, à un moment donné, son spectacle en me regardant avec reproche. J’avais trouvé amusant d’allumer discrètement les ampoules de la chaise vide qui se trouvait devant moi. Du coup, cet îlot de lumière dans l’ombre recueillie de la salle avait perturbé l’artiste en scène. Je me suis levé, contrit, sans me retourner vers les regards sévères des spectateurs clairsemés et ai éteint la chaise. Je me suis rassis. Le spectacle a repris.

La fin du monde

La fin du monde

– Alors, la fin du monde !? C’est pour quand ?
– Ça avance.
– Vous avez déjà une date en vue ?
– Je ne peux pas encore vous dire pour l’instant, mais on y travaille. Ça ne saurait tarder. On vous tiendra au courant.

Sociopathe

Sociopathe

Je viens d’entendre, dans une conversation radiophonique*, le terme de sociopathe. Je me suis aussitôt demandé si je ne devais pas me l’appliquer à moi-même. Je n’y avais jamais pensé avant. Bizarrement.

Le mot n’est pas dans la dernière édition du Petit Robert à ma disposition (2009). On ne le trouve pas non plus dans le TLFi. Quant à la recherche sur le web, elle ne m’apporte rien de très convaincant. La définition est très élastique, allant de l’individu qui n’aime pas ses pairs à celui que personne n’aime.

En tout cas, d’après l’article ridicule du Huffington Post Comment reconnaître un sociopathe ? Les 7 signes qu’il a pris les traits de votre collègue**, je dois en être un à cent pour cent aux yeux de mon ex collaboratrice qui ne peut plus me voir en peinture.

Je trouve rigolo de penser qu’il y a des gens qui prennent de telles considérations et classifications au sérieux… Y en a-t-il vraiment !? J’éclate de rire en tombant sur la phrase : « Des personnes en apparence tout à fait normales peuvent cacher des êtres malades. » Je les imagine, tous, tremblant dans leurs chaumières.

Enfin, à part ça, je suis complètement détraqué.

*Il s’agissait d’une discussion autour du livre L’Étang de Claire-Louise Bennett paru en traduction aux éditions de l’Olivier dans l’émission La Dispute sur FranceCulture https://www.franceculture.fr/emissions/la-dispute/litterature-trio-pour-un-monde-egare-de-marie-redonnet-le-traquet-kurde-de-jean-rolin-et-letang-de

** http://www.huffingtonpost.fr/2015/10/19/reconnaitre-sociopathe-7-signes-traits-collegue_n_8303664.html

Coton-tige

Coton-tige

Notes prises suite à la visite d’un artiste dans son atelier

…des tribus lointaines, des artistes plus ou moins marginaux, des facteurs Cheval plus ou moins originaux construisent à partir de matériaux de récupération sans savoir quel était l’usage premier des objets et éléments réutilisés, réinterprétés – peut-être, d’ailleurs, ne se posent-ils pas la question d’un usage antérieur de même que le sculpteur ne se pose la question du sens du bloc de marbre sur lequel il travaille lorsque celui-ci était encore dans le sein obscur de la montagne dont il a été extrait…

Lire la suite Lire la suite